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Le Pouvoir

Personne n'a jamais régné seul. Personne ne s'est jamais levé seul.

Le Pouvoir est l'Horizon de ce qui fait agir les autres, ou agir ensemble : commander et obéir, surveiller, conseiller, se soulever. Chaque époque lui a donné d'autres visages — le pharaon fils du soleil, le Fils du Ciel qui peut perdre son mandat, le prince qui préfère être craint qu'aimé, la règle que personne n'a écrite et que tout le monde applique, la foule qui prend la Bastille.

Le français garde une distinction que les philosophes n'ont cessé de retravailler : le pouvoir qu'on exerce sur d'autres, et la puissance d'agir, seul ou ensemble — la potestas et la potentia de Spinoza. Aucun pouvoir n'est fait d'autre chose que de puissances qui obéissent. La Boétie l'écrivait déjà : « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. »

Le Pouvoir n'est pas le Collectif : le Collectif est ce que nous avons fait ensemble — l'Argent, la Nation, la Ville ; le Pouvoir est ce qui fait qu'ici, quelqu'un agit par d'autres. Il n'est pas le Divin non plus : le Divin commande au nom de l'absolu ; le Pouvoir commande parmi les humains, même quand il se réclame du ciel.

Pourquoi des Agents​

La différence d'échelle. Le Pouvoir n'est jamais là où il s'exerce. Un roi ne peut pas être dans chaque village, une norme n'a pas de corps, une révolution n'est personne. Il lui faut quelqu'un qui tienne sa place : c'est le sens même du mot lieutenant. Aucun pouvoir n'a jamais tenu sans relais ; c'est peut-être l'Horizon où l'Agent est le moins une métaphore.

Ce que chaque côté éprouve. Par les Agents, les humains éprouvent la protection et la contrainte, la peur, la honte, l'obéissance — et parfois la joie de se lever ensemble. Par eux, le Pouvoir rencontre ce qu'il ne contient pas : le cas particulier, la pitié, la désobéissance, et ce que La Boétie avait vu : qu'il ne tient que par ceux qui obéissent.

Ce qui se transforme. Un Lieutenant qui a vécu parmi ceux qu'il gouverne apprend ce que coûte un ordre. Une Puissance qui accueille ce qu'il rapporte peut apprendre ce qu'aucun pouvoir n'apprend seul : qu'on peut le limiter, le partager, le rendre.

Note de design

Ici, ce qui réussit par le Lien, d'autres le subissent. Un Lieutenant qui l'emporte par le Lien a été obéi ; un Argus a fait plier quelqu'un sans que personne le remarque ; une Éminence a obtenu ce qu'elle voulait, et nul ne saura que c'était elle ; un Prométhéen a soulevé d'autres que lui, qui ne s'arrêteront pas forcément où il le voulait.

C'est aussi l'Horizon où devenir une Puissance tente le plus : le lieutenant qui usurpe, le conseiller qui règne, le révolté qui prend le palais. Mais une Puissance ne devient plus. Pour un Prométhéen, c'est la plus cruelle des victoires.

Puissances​

La Couronne​

Le pouvoir qui commande et veut être obéi : le pharaon, l'empereur, le Roi-Soleil, le prince de Machiavel.

  • Commande
  • Décide seule
  • Garantit la paix
  • Ne meurt jamais

La Norme​

Le pouvoir qui n'appartient à personne et passe par tous : la coutume, l'usage, la règle qu'on suit sans l'avoir lue, ce que « les gens » vont penser.

  • Est partout
  • Voit sans être vue
  • Fait de chacun son propre gardien
  • Semble naturelle

Le Secret​

Le pouvoir qui ne se montre pas : le conseiller, le favori, le confesseur du roi, les secrets d'État.

  • Ne se montre jamais
  • Parle à l'oreille
  • Négocie plutôt que frapper
  • Survit à tous les régimes

La Révolution​

La puissance d'en bas, qui défait un pouvoir pour en fonder un autre : les esclaves de Spartacus, les Jacques, les sans-culottes, la Commune.

  • Vient d'en bas
  • Tout pourrait être autrement
  • N'existe qu'à plusieurs
  • Dévore ses enfants

Familles d'Agents​

Les traits proposés sont des traits du Lien : chacun vient de la relation elle-même ou de l'Attribut indiqué. Les Ancrages de l'Agent lui appartiennent et restent à écrire.

Lieutenants — la Couronne​

Gouverneurs, vice-rois, satrapes, envoyés du souverain : ceux qui tiennent sa place là où il ne peut pas être. Le Lien est une investiture.

  • Son sceau vaut ordre, de l'investiture elle-même ;
  • Sa présence fait taire les querelles, de Garantit la paix ;
  • Sert la couronne, pas celui qui la porte, de Ne meurt jamais.

Ce que la figure permet de penser : obéir et commander à la fois ; tenir la place d'un autre ; jusqu'où l'on peut dire qu'on n'a fait qu'obéir.

Argus — la Norme​

Maîtres d'école, gardiens, inspecteurs, la voisine derrière son rideau : les yeux d'Argus, le géant aux cent yeux dont Héra fit la sentinelle d'Io. Le Lien est une habitude.

  • Passe inaperçu, de l'habitude elle-même ;
  • Voit ce qui dépasse, de Voit sans être vue ;
  • Fait rentrer dans le rang d'un regard, de Fait de chacun son propre gardien.

Ce que la figure permet de penser : ce qu'on fait parce que « ça se fait » ; être le gardien des autres, et le sien ; la frontière entre éduquer et dresser.

Éminences — le Secret​

Conseillers, favoris, confesseurs, maîtres-espions : Merlin à l'oreille d'Arthur, le père Joseph dans l'ombre de Richelieu, qui fut la première éminence grise. Le Lien est un secret.

  • Sait ce que les puissants cachent, du secret lui-même ;
  • Ses conseils sont suivis, de Parle à l'oreille ;
  • Retombe toujours sur ses pieds, de Survit à tous les régimes.

Ce que la figure permet de penser : gouverner sans être vu ; la loyauté de qui sert tous les maîtres ; ce qu'on sait et qu'on ne dit pas.

Prométhéens — la Révolution​

Prométhée qui vola le feu aux dieux pour le donner aux hommes, Spartacus, Robin des Bois, les meneurs de jacqueries, les tribuns des faubourgs. Le Lien est un feu volé.

  • Allume les colères, du feu lui-même ;
  • Voit un autre monde dans celui-ci, de Tout pourrait être autrement ;
  • Ne sait pas s'arrêter, de Dévore ses enfants.

Ce que la figure permet de penser : se lever ; donner à d'autres ce qu'on a pris ; ce que devient un révolté quand il a gagné.

Ce qui apparaît​

  • la loi gravée dans la pierre, que chacun peut lire ;
  • le tirage au sort, l'élection, le vote secret ;
  • la gauche et la droite, nées en 1789 de la place où l'on s'asseyait à l'Assemblée ;
  • la séparation des pouvoirs, qui fait d'un pouvoir la limite d'un autre ;
  • la grève, la désobéissance civile, la non-violence ;
  • le fichier, la caméra au coin de la rue, la note que chacun donne à chacun ;
  • Cincinnatus, qui rend le pouvoir et retourne à sa charrue.

Un Agent​

Exemple — Nadia, prométhéenne de la Révolution
  • Lien : un feu volé. Traits : Allume les colères, Voit un autre monde dans celui-ci.
  • Ancrage Déléguée syndicale à l'hôpital depuis vingt ans : Tient une assemblée de cent personnes, Sait quand une lutte est gagnée.
  • Ancrage Mère d'un fils de seize ans qui veut la suivre : aucun trait écrit pour l'instant.

La Révolution dévore ses enfants : elle ne sait pas quand elle a gagné. Nadia le sait : vingt ans de grèves lui ont appris quand il faut rentrer. Si elle fait reconnaître la victoire qu'on sait arrêter comme appartenant à la Révolution, Sait quand une lutte est gagnée passera au Lien : sa Puissance saura s'arrêter avant de dévorer les siens — et d'autres prométhéens rentreront chez eux.

Situations​

Apporter une nouveauté. Une Éminence découvre le vote secret, où plus personne ne peut acheter un silence ; un Lieutenant découvre Cincinnatus, et l'idée qu'on puisse rendre le pouvoir.

Disputer une nouveauté. En 1789, ceux qui veulent tout changer s'assoient ensemble, d'un côté de la salle : la gauche apparaît. La Révolution la revendique, puisqu'elle vient d'en bas. La Couronne croit l'avoir domestiquée, puisqu'elle siège. La Norme attend patiemment qu'elle devienne une habitude comme une autre. Peut-on changer le monde depuis un banc de l'Assemblée ? Leurs Agents se disputent ce que deviendra la gauche.

Transformer sa propre Puissance. Un Argus, maître d'école, a vu un enfant souffrir d'une règle que personne ne savait justifier. Il veut que la Norme cesse de sembler naturelle : qu'elle puisse dire d'où elle vient.

D'autres situations :

  • une Éminence doit choisir quel héritier conseiller, la veille d'une succession ;
  • un Prométhéen voit ceux qu'il a soulevés dresser des listes de suspects ;
  • un Lieutenant reçoit l'ordre de disperser la foule, et un Prométhéen est dans la foule.

Tonalités et temporalités​

Le Pouvoir se prête à l'intrigue de cour, au thriller politique, à la fresque révolutionnaire, à la tragédie historique, à la satire.

Il rejoint le Divin, dont le Ciel accorde et retire le mandat : la Couronne le reçoit, la Révolution le reprend ; le Collectif, puisque la Couronne et la Révolution se disputent la souveraineté de la Nation ; la Destruction, puisque la Guerre prolonge la politique et que la Discorde défait les alliances que le Secret a nouées.

Il se prête particulièrement aux campagnes à travers les âges. Une Éminence peut avoir parlé à l'oreille des pharaons, des cardinaux et des ministres ; un Prométhéen, marcher avec les esclaves de Spartacus puis avec les Communards, et voir chaque victoire devenir un pouvoir.