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Récit

Tal avait grandi parmi les Orlanthi du clan du Héron Gris, dans la tribu Colymar. Il connaissait les histoires, les obligations, les dieux et les vieilles colères de son peuple. Ce monde était le sien. Pourtant, quelque chose ne tenait plus tout à fait.

Ce n'était pas la certitude d'un rebelle. Tal avait trop voyagé pour cela.

Son oncle Grimar, marchand, l'avait emmené jeune sur les routes du Tarsh. Il y avait découvert des rues qui résistaient à la pluie, des thermes, des statues, des étoffes, de grands bâtiments et une civilisation capable, parfois, de regarder plusieurs faces d'un même conflit. Il avait aimé ces choses. C'était précisément le problème.

Car sous la même Lune existaient aussi les esclaves, la domination et la Chauve-Souris Pourpre.

Les siens avaient raison de haïr certaines choses de l'Empire. Les Lunaires n'étaient pourtant pas seulement les monstres des récits du clan. Tal ne savait plus comment faire entrer toutes ces vérités dans une seule histoire.

Un soir de retour du Tarsh, encore jeune et exalté, il s'était émerveillé devant Grimar des constructions, des statues, des vêtements — surtout ceux des femmes, avait-il ajouté en rougissant. Son oncle avait ri, puis son visage s'était fait plus grave.

« Quand tu admires une grande maison, demande-toi toujours qui a porté les pierres. »

Tal n'avait pas oublié.

Une route qui n'était pas celle d'Issaries​

Tout le monde aurait pu croire qu'il deviendrait marchand. Il connaissait déjà les routes, certains usages du Tarsh, les gestes de l'hospitalité et le prix de la prudence loin de chez soi. Grimar l'aimait. Sa famille avait les moyens de l'aider à prendre cette voie.

Mais les marchandises l'ennuyaient.

Sur les routes, Tal demandait pourquoi une stèle se trouvait là, qui avait vécu avant, pourquoi les Tarshites racontaient autrement une histoire connue au clan, comment deux peuples pouvaient honorer le même dieu et conserver des mythes différents.

Derrière toutes ces questions en revenait une autre : comment savoir ce qui est vrai ?

Lhankor Mhy commença ainsi à ressembler à une porte. Pas encore à une vocation. À une possibilité.

La pierre au bord du chemin​

Un jour, alors que Tal revenait du Tarsh avec Grimar, le vent se levait et la route était encore longue. Au bord du chemin, une vieille pierre avait été récemment dégagée de la terre. Un vieil homme se tenait devant elle et copiait ses marques sur une tablette.

Tal voulut s'arrêter.

Grimar préférait continuer, mais la curiosité de son neveu, leurs années de voyage et l'offre de partager le sel selon les lois d'hospitalité heortling finirent par l'emporter.

Tal s'approcha du vieil homme.

Celui-ci lui tendit sa tablette.

« Dis-moi ce qui ne va pas. »

Tal examina la pierre, puis la copie. Il trouva sept différences.

Le problème le calma presque immédiatement. Pendant un instant, le monde redevint quelque chose que l'on pouvait regarder avec précision.

— La tablette est fausse, conclut-il. La pierre est plus ancienne.

Le vieil homme leva les yeux.

— Pourquoi pas la pierre ?

Tal resta interdit.

La pierre était plus ancienne que la tablette. Elle n'était pas nécessairement plus ancienne que celui qui l'avait gravée. Peut-être l'inscription elle-même copiait-elle autre chose. Peut-être avait-elle été corrigée, transformée, mensongère. Tal avait sauté d'une différence observée à une histoire qu'il croyait certaine.

Ce qu'il savait réellement était plus petit : la pierre et la tablette ne disaient pas exactement la même chose.

Le vieil homme se présenta : Hendrik, fils d'Enderos, Sage Gris de Lhankor Mhy.

Tal répondit en déroulant une généalogie beaucoup trop longue : Tal, Talimar, fils de Calimar et Urestona, carls du Héron Gris, de la tribu Colymar.

Là où une question oblige à aller​

Tal interrogea aussitôt le Sage sur ses voyages. Hendrik avait lu des textes lunaires, parlé à leurs prêtres et à leurs érudits, parcouru le Tarsh, l'Esrolia, Prax, une partie du Pays Saint, rencontré des Occidentaux.

Il finit par remarquer que Tal lui demandait jusqu'où il était allé, plutôt que ce qu'il y avait appris.

— Parce que c'est là que je veux aller aussi, répondit Tal.

Hendrik secoua la tête.

« Si tu veux seulement aller loin, reste avec ton oncle. Les marchands parcourent davantage de routes que bien des sages. »

Puis il ajouta :

« Je vais là où une question m'oblige à aller. »

Cette nuit-là, Tal parla longtemps avec Grimar.

Il lui dit enfin qu'il ne voulait pas du commerce. Ce qu'il aimait sur les routes n'était pas ce que l'on pouvait acheter ou vendre, mais ce qu'il ne comprenait pas encore.

Un accord devint possible. Ses parents pourraient assurer sa nourriture, ses vêtements et son matériel d'écriture ; une contribution serait donnée à Hendrik ; Tal conserverait des obligations envers sa famille et son clan.

Hendrik, lui, ne promit pas d'en faire un Sage Gris.

Il promit de lui apprendre à lire, écrire, chercher, distinguer ce qu'il savait de ce qu'il croyait savoir et conserver ce que d'autres avaient appris. Ensuite seulement, ils découvriraient s'il pouvait devenir davantage.

Quelques semaines plus tard, Tal quitta le Héron Gris. Sa mère prépara ses affaires. Son père lui donna un couteau ancestral. Grimar lui confia une bourse et beaucoup trop de conseils.

Hendrik lui remit la tablette aux sept différences.

Puis il posa sa première question d'enseignant :

« Où allons-nous ? »

Tal proposa aussitôt un temple, un dépôt de tablettes, le Monde Inférieur, la limite du monde, les autres Porteurs de Lumière, la chute des eaux du monde, peut-être même la victoire sur la Lune Rouge.

Hendrik marcha sans répondre.

Trois récits et deux vérités possibles​

Des saisons plus tard, Tal était encore apprenti lorsqu'Hendrik posa devant lui trois témoignages d'un même conflit entre clans.

Ils se contredisaient.

Tal lut le premier et en vit rapidement le parti pris. Le second corrigeait certaines choses et en déformait peut-être d'autres. Le troisième ouvrait encore une autre lecture.

Il parvint à reconstruire une séquence qui expliquait les trois textes.

Puis il s'arrêta.

Une autre reconstruction était possible. Elle aussi expliquait les trois témoignages.

Les autres apprentis attendaient qu'il choisisse.

Tal refusa.

Il pouvait montrer que les deux hypothèses tenaient. Il ne pouvait pas prétendre savoir laquelle était vraie.

Hendrik le regarda autrement à partir de ce jour-là. Les autres apprentis aussi.

Tal avait compris quelque chose de difficile : « je ne sais pas » n'est pas la fin de la recherche. C'est parfois la première phrase honnête de la recherche.

Pourquoi nous écrivons​

Un autre jour, Hendrik rassembla ses apprentis et leur demanda de laisser leurs tablettes de côté.

— Vous l'écrirez plus tard. D'abord, vous devez savoir pourquoi nous écrivons.

Il raconta alors Lhankor Mhy.

Le dieu était né d'Orenoar, Maîtresse de Vérité, sur Mostal, la Montagne de Loi. Certaines traditions donnaient Acos pour père ; d'autres la Montagne elle-même. Hendrik ne choisit pas à la place de ses élèves.

Il raconta comment Lhankor Mhy connut la Loi cosmique, comment le monde entra dans les Ténèbres, comment la Lumière de la Connaissance disparut avec Elasa, et comment le dieu inventa l'écriture afin que ce qui avait été appris puisse survivre à l'absence de celui qui l'avait enseigné.

Il raconta les Porteurs de Lumière.

Et il insista sur quelque chose que Tal n'attendait pas : Lhankor Mhy réussit parfois. Et parfois il échoua.

Le dieu de la connaissance n'était pas un raccourci vers une réponse parfaite.

Hendrik se tourna vers Tal.

— Tu as dit autrefois : « Seul Lhankor Mhy sait. » Maintenant que tu connais cette histoire, pourquoi crois-tu qu'il nous laisse chercher ?

Tal réfléchit.

« Parce que lui-même qui sait tout continue de chercher. C'est sa quête, c'est notre quête. »

Hendrik resta silencieux.

— Oui.

Ce fut l'une des rares fois où il ne corrigea rien.

Quand Tal reprit sa tablette, il ne nota pas seulement les événements du mythe. Il écrivit : distinguer ce qui est vrai ; se souvenir de ce qui a été appris ; conserver le savoir par l'écriture ; chercher ce qui manque ; continuer à chercher même lorsque l'on sait déjà.

Hendrik lut par-dessus son épaule.

— Garde-les. Mais ne commets pas l'erreur de croire que parce que tu as écrit ce que fit Lhankor Mhy, tu sais déjà ce que cela signifie de le faire.

Air, Harmonie, Mouvement​

Plusieurs saisons passèrent encore.

Un matin, Hendrik envoya les apprentis dehors.

— Ne cherchez rien.

— Et qu'est-ce que nous devons rapporter ? demanda quelqu'un.

— Ce que vous aurez trouvé.

Tal monta aussi haut qu'il le put.

Son esprit bouillonnait depuis des mois. Là-haut, le vent lui rappela son clan. Loin du Héron Gris, ses racines lui semblaient presque plus sensibles qu'autrefois.

Il regarda le monde par couches : la terre sous lui, l'Air où il se trouvait, le ciel, Yelm, les étoiles, la Lune. Puis il pensa à ce qui se trouvait en dessous, là où Lhankor Mhy lui-même avait marché.

Il se sentit au milieu.

Petit, mais pas écrasé.

De retour, Tal pensa pouvoir nommer trois choses qui le traversaient.

Air, d'abord : le milieu, l'interface, ce qui existe entre le haut et le bas.

Harmonie : ce qui pouvait relier des choses différentes, voire contraires, sans les faire disparaître.

Mouvement : cette curiosité incapable de le laisser immobile devant une question.

Hendrik lui demanda ce qu'était l'Harmonie si les contraires restaient réellement contraires.

Tal répondit avec les mots qui allaient rester les siens :

« Les choses sont. Même contraires, elles sont là, ensemble. »

Les trois Runes furent inscrites sur sa tablette : Air. Harmonie. Mouvement.

Ce qui reste sans la tablette​

Quelques saisons plus tard, Hendrik présenta Tal à l'initiation de Lhankor Mhy.

À l'entrée du sanctuaire, les Sages lui retirèrent tout ce qu'il avait écrit.

Même la tablette qui portait ses trois Runes.

— Tu n'emportes pas ce que tu sais. Tu vas justement découvrir ce qui reste quand tu ne peux plus le consulter.

Tal entra.

Devant lui se trouvaient les signes de Vérité et de Loi.

Un Sage demanda :

« Que viens-tu chercher ici ? »

Tal répondit qu'il voulait l'accord et le soutien du premier des Sages, du dieu à la barbe grise, du gardien de la connaissance. S'il l'acceptait, Tal voudrait vouer sa vie à la Loi et à la Vérité.

Et son propre doute le frappa.

Ni Loi ni Vérité n'étaient sur sa tablette.

Avait-il passé tout ce temps à devenir quelqu'un d'autre ? Était-il au mauvais endroit ?

Les Sages ne répondirent pas à sa place.

Ils lui demandèrent s'il venait offrir sa vie à Lhankor Mhy ou aux Runes. Ils lui rappelèrent qu'un homme n'avait pas besoin d'être le Vent pour adorer Orlanth. Et qu'un homme qui posséderait déjà la Vérité n'aurait peut-être aucune raison de venir la chercher.

Alors Tal comprit.

Ce qu'il avait appelé Harmonie n'était pas faux. C'était le nom qu'il avait donné à son intuition de la Loi : ce qui lie les choses sans abolir leurs différences.

Ce qu'il avait appelé Mouvement n'était pas faux non plus. Il avait enfin reconnu la direction de ce mouvement : la Vérité, non comme certitude acquise, mais comme ce qui l'obligeait depuis toujours à poursuivre la recherche.

Tal tomba à genoux et pleura.

Pendant un instant, il ne sut plus s'il était dans le sanctuaire ou ailleurs. Il lui sembla voir une présence à barbe grise au milieu de tout ce qui avait été su, oublié et restait encore à chercher.

Et la première question revint :

« Dis-moi ce qui ne va pas. »

Il n'y avait plus de tablette.

Il y avait le monde.

Quand Tal revint à lui, les Sages tracèrent sur son front la Vérité, puis la Loi.

Hendrik se tenait derrière eux.

Il dit seulement :

« Maintenant, cherche. »

La Session 0 s'achevait là où la route de Talimar commençait vraiment.