Récit
Le lendemain matin, Jonstown rendit enfin la Bibliothèque à Tal — du moins pour quelques instants.
La grande salle était déjà éveillée lorsque la guérisseuse de la Maison de la Paix entra. Sa manche n'était plus tachée de sang.
— Karest a passé la nuit. Il s'est réveillé à l'aube. Il peut parler. Un peu. Pas longtemps.
Hendrik referma sa tablette.
— Hier, tu leur as dit que nous continuerions s'il pouvait parler.
Mais pour Tal, l'affaire avait déjà repris plusieurs heures plus tôt.
La nuit autour de la Maison de la Paix
Tal avait eu du mal à dormir.
La position de Beren, le couteau, la voix de Darin, la reconstitution d'Enissa et surtout cette formule devenue presque insupportable revenaient sans cesse : nous ne savons pas.
Il finit par se lever.
Avant de sortir, il accomplit un petit rituel, moins comme une demande de miracle que comme une manière d'accorder son attention à Lhankor Mhy :
« Les yeux voient. Les oreilles entendent. La tête comprend. Ils vont ensemble pour concourir à la recherche de la Vérité. »
Puis il quitta ses marques les plus évidentes de Sage Gris, prit une tenue neutre et rejoignit la Maison de la Paix.
Il savait le risque. S'il était surpris à rôder autour du lieu où reposait Karest, sa neutralité pourrait être mise en doute. S'il n'était pas reconnu, on pourrait simplement le prendre pour quelqu'un qui cherchait à atteindre le blessé.
Et même s'il entendait quelque chose, ce ne seraient encore que des paroles.
Tal trouva d'abord un point d'observation sûr. Trop sûr, peut-être. Il voyait des silhouettes blanches traverser les galeries et entendait des bruits de pas, mais rien qui mérite d'être rapporté.
Alors il prit davantage de risque.
Il quitta son abri, longea le mur extérieur et contourna la Maison. Deux fois, il dut s'immobiliser lorsqu'une guérisseuse traversa une galerie ou qu'une porte s'ouvrit sur la cour.
Personne ne le vit.
Une ouverture étroite laissait passer de la lumière — et des voix.
Deux guérisseuses parlaient à mi-voix. L'une semblait prendre la relève de l'autre.
— Il s'est réveillé une première fois avant le milieu de la nuit.
— Vraiment réveillé ?
— Pas longtemps. Il ne savait peut-être même pas où il était. Il m'a attrapé le poignet.
— Il a parlé ?
— Il a demandé : « Beren ? »
Puis :
« Il avait encore le couteau. »
La seconde guérisseuse demanda si elle était certaine des mots.
— Ceux-là, oui.
Tal repartit sans avoir été découvert.
Ce qu'il avait entendu ne prouvait pas que Beren attaquait encore. Karest était grièvement blessé, à demi conscient, et rien ne permettait de savoir à quel instant précis il pensait.
Mais c'était une parole spontanée, prononcée avant tout interrogatoire.
Tal se recoucha avec cette phrase en mémoire.
Karest parle
Au matin, Hendrik et Tal retournèrent à la Maison de la Paix.
Karest était couché sur le côté, soutenu par des coussins et des couvertures roulées. Son teint était gris. Un bandage épais lui ceignait le flanc.
La guérisseuse fut claire : quelques questions seulement. Si elle disait que cela suffisait, l'entretien s'arrêterait.
Hendrik resta en retrait.
— Tal.
Le jeune Sage s'approcha assez pour entendre le blessé.
— Te souviens-tu de ce qui s'est passé pendant le raid ? Comment as-tu été blessé, et ce qui s'est passé avant et après ?
Karest ferma les yeux, comme s'il devait remettre les événements dans l'ordre.
Beren l'avait frappé au flanc avec sa lance. Karest avait cru qu'il lui avait ouvert le ventre. Puis Beren était tombé — ou avait glissé — et sa lance s'était retrouvée loin de lui.
Karest s'était approché.
« Il avait encore son couteau. »
La phrase était exactement celle que Tal avait entendue pendant la nuit.
Karest poursuivit. Beren avait frappé vers lui, depuis le bas. Karest avait reculé, puis porté un unique coup de lance. Après cela, il ne se souvenait que de cris et de quelqu'un qui le retenait avant sa propre chute.
Tal posa alors une question beaucoup plus dure.
Pourquoi s'était-il avancé vers Beren alors qu'il venait d'être grièvement blessé ? Avait-il voulu l'emporter dans la mort avec lui ?
Karest répondit immédiatement :
— Non.
Puis, plus lentement :
— Et j'étais en colère. Oui. Je croyais qu'il m'avait presque tué.
Mais il nia avoir marché vers Beren pour mourir avec lui. Il voulait qu'il reste au sol, qu'il cesse de se battre.
— S'il avait lâché son couteau… je ne sais pas ce que j'aurais fait après. Mais il ne l'a pas lâché. Il a frappé vers moi.
La guérisseuse intervint.
— Cela suffit.
L'entretien était terminé.
Ce que nous savons
Dehors, Tal tenta de résumer la situation à Hendrik.
Karest lui semblait sincère. Et il croyait désormais son affirmation concernant le couteau de Beren. Enissa et Karest donnaient deux témoignages concordants, tandis que personne n'affirmait avoir vu Beren désarmé.
Hendrik corrigea seulement le premier mot.
— « Il semble sincère », c'est ton jugement. Garde-le, mais ne le confonds pas avec ce que nous savons.
Enissa affirmait que Beren avait encore son couteau et qu'il avait tenté de frapper Karest. Karest affirmait la même chose. Le corps de Beren n'était pas incompatible avec leurs récits.
Mais Darin affirmait toujours avoir entendu Beren dire « Ça suffit » avant que Karest ne le frappe.
Cette phrase ne prouvait pas que Beren avait réellement cessé de combattre. Les deux autres témoignages ne prouvaient pas davantage avec certitude qu'il ne l'avait pas fait.
Hendrik finit par résumer :
« Nous avons désormais deux témoignages concordants sur le couteau et le geste de Beren, et aucun témoignage direct qui affirme le contraire. »
Tal demanda quand les clans se réuniraient.
Rien n'avait encore été fixé. Ils avaient attendu de savoir si Karest survivrait assez pour parler. Maintenant que c'était fait, les représentants pouvaient se rencontrer.
Hendrik précisa que ce n'étaient pas les Sages qui décideraient de cette réunion ni de ce qu'il faudrait faire ensuite.
Leur tâche était de remettre ce qu'ils avaient établi.
Et Hendrik ajouta :
— C'est toi qui parleras.
Remettre l'enquête
Tal voulait parler au nom de la Vérité, dire ce que les Sages savaient et ce qu'ils ne savaient pas, puis laisser les hommes juger.
Mais lorsqu'il exposa l'affaire, un point accrocha immédiatement.
Darin se redressa.
— Ce n'est pas ce que j'ai dit. J'ai dit que Beren avait crié « Ça suffit ». J'ai reconnu sa voix.
L'homme chargé de tenir la tablette demanda alors à Tal une réponse simple : Darin affirmait-il, oui ou non, avoir entendu Beren dire ces mots ?
Oui.
Tal précisa aussitôt que Darin se trouvait à une vingtaine de pas et que le combat était agité. C'était pour cela qu'il avait minimisé son témoignage.
L'homme à la tablette rétablit alors la séparation.
Darin affirmait avoir reconnu la voix de Beren à cette distance, pendant l'affrontement. Les Sages ne pouvaient pas établir que les mots avaient effectivement été prononcés par Beren ; ils ne pouvaient pas non plus établir qu'ils ne l'avaient pas été.
Enissa affirmait avoir vu Beren, couteau en main, frapper vers Karest. Karest affirmait la même chose. Aucun témoin n'affirmait avoir vu Beren désarmé, et l'examen du corps restait compatible avec cette version.
Puis l'homme s'adressa directement à Tal.
— Mais, jeune Sage, ce n'était pas à toi de minimiser le témoignage de Darin. C'était à toi de nous dire exactement ce qu'il avait affirmé — puis exactement ce que votre enquête permettait, ou non, d'en conclure.
Hendrik confirma simplement :
— C'est exact.
Le rapport fut retenu avec cette distinction.
Tal se tut.
Il avait l'impression qu'on jugeait sa jeunesse, et il n'avait aucune envie de chercher ici l'approbation de ces hommes. Son repère était ailleurs : Lhankor Mhy était son juge.
Mais une curiosité nouvelle apparut presque aussitôt.
Que font les hommes quand on leur donne une vérité incomplète ?
Après la vérité
Les représentants des deux clans commencèrent à parler.
Le clan de Beren rappela qu'il était mort en défendant leurs bêtes contre un raid. Le clan de Karest rappela que celui-ci avait failli mourir du coup de lance de Beren et refusa qu'on parle de meurtre.
Personne ne pouvait établir si Beren avait effectivement cessé le combat.
Alors la discussion changea de nature.
On parla des bêtes prises pendant le raid. De leur restitution. De compensation pour la mort de Beren. Les Greenhaft refusaient qu'une compensation soit formulée comme l'aveu d'un meurtre. Les Blueberry refusaient qu'on traite la mort de Beren comme un simple accident sans dette.
Les mots eux-mêmes faisaient partie de la réparation.
Darin revint encore à « Ça suffit ». Un ancien de son propre clan lui posa simplement la main sur le bras.
— Nous t'avons entendu.
Peu à peu, une forme d'accord apparut.
Les Greenhaft reconnaîtraient une dette pour la mort survenue pendant leur raid et offriraient compensation. Les Blueberry n'exigeraient pas que Karest soit déclaré meurtrier sur la base d'un abandon du combat qui n'avait pas pu être établi.
Les détails resteraient à régler entre ceux qui pouvaient engager leurs clans.
Personne n'avait découvert exactement ce qui s'était passé dans le cœur de Beren ou de Karest.
Pourtant, quelque chose avait tout de même été décidé.