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Le Désir

Nous ne choisissons pas ce qui nous manque.

Le Désir est l'Horizon de ce qui nous meut sans que nous l'ayons choisi : l'attirance, la faim, l'inspiration, l'extase. Comme les Rêves, il nous dépasse de l'intérieur. Mais les Rêves nous visitent la nuit ; le Désir nous tient éveillés.

C'est aussi l'Horizon d'où vient l'entre-deux où se tiennent les Agents. Dans le Banquet, Diotime ne parle pas des daimones en général : elle parle d'Éros, fils de Poros, l'Expédient, et de Pénia, la Pauvreté. Ni dieu ni mortel, toujours entre le manque et ce qui le comble.

Chaque époque l'a vu autrement : une flèche tirée par un enfant ailé, une fureur envoyée par les dieux, un péché, une passion à gouverner, une pulsion, une chimie du cerveau. Et chaque époque a inventé des figures pour lui donner un visage : amours, muses, bacchantes, ogres.

Le Désir n'est pas la tentation de l'Abîme, qui offre toujours un choix, ni l'illusion de la Porte d'Ivoire, qui le comble en rêve. Il est ce qui nous meut avant tout choix.

Pourquoi des Agents​

La différence d'échelle. Le Désir est partout et n'est à personne : il traverse tous les vivants. Pourtant, on ne désire jamais en général — toujours quelqu'un, quelque chose, maintenant. Sans objet, le Désir n'est qu'une force aveugle. Il lui faut des êtres qui lui donnent un visage.

Ce que chaque côté éprouve. Par les Agents, les humains éprouvent d'être emportés : l'élan, l'extase, l'œuvre qui s'impose, mais aussi la faim qui ne finit pas. Par eux, les Puissances du Désir rencontrent ce qu'elles ne contiennent pas : la fidélité, la pudeur, le consentement, le renoncement, la tendresse, ce qui dure une fois le désir passé.

Ce qui se transforme. Un Amour qui a vu ce que deviennent les couples qu'il a unis n'unit plus de la même manière. Une Puissance qui accueille ce qu'il rapporte change ce que désirer veut dire.

Note de design

Sur cet Horizon, ce qui réussit par le Lien, c'est la Puissance qui le réussit devient une question intime. Un désir éveillé par le Lien n'appartient pas à celui qui l'éprouve, ni tout à fait à l'Agent qui l'a éveillé. Un Agent du Désir qui aime quelqu'un peut se demander, à chaque Mise du Lien, si c'est lui qui aime.

Puissances​

Éros​

L'attirance entre les êtres : Éros et Aphrodite, Kâma et son arc de canne à sucre.

  • Attire
  • Ne se commande pas
  • Unit ce qui était séparé
  • Indifférent à ce qui suit

La Faim​

Le désir qui grandit à mesure qu'on le nourrit. Érysichthon, condamné par Déméter à une faim si grande qu'il finit par se dévorer lui-même.

  • Plus on la nourrit, plus elle grandit
  • Veut posséder
  • Ne connaît pas l'assez
  • Consume ce qu'elle obtient

La Muse​

Le désir de faire exister ce qui n'existe pas encore : les neuf Muses, le génie des Romains, les fées-amantes qui inspirent les poètes et les consument.

  • Inspire
  • Préfère l'œuvre à l'artiste
  • Exige d'être servie
  • Ne reste pas

L'Ivresse​

Le désir de se perdre : Dionysos, la transe, le vin, la danse jusqu'à l'aube.

  • Défait les limites
  • Rassemble dans la transe
  • Ignore les rangs et les lois
  • Ne dure qu'une nuit

Familles d'Agents​

Les traits proposés sont des traits du Lien : chacun vient de la relation elle-même ou de l'Attribut indiqué. Les Ancrages de l'Agent lui appartiennent et restent à écrire.

Amours — Éros​

Enfants ailés, archers, entremetteurs. Le Lien est une blessure : la flèche qu'ils ont d'abord reçue.

  • Voit qui désire qui, d'Attire ;
  • Sa flèche ne manque pas, d'Unit ce qui était séparé ;
  • Ne peut viser pour lui-même, de la blessure elle-même.

Ce que la figure permet de penser : ce qu'on ne choisit pas d'aimer ; la responsabilité de ceux qui unissent.

Dévoreurs — la Faim​

Ogres des contes, goules, avares, ceux qui ne sont jamais rassasiés. Le Lien est une faim.

  • Sent ce que chacun convoite, de Veut posséder ;
  • Ne se rassasie jamais, de Ne connaît pas l'assez ;
  • Prend sans demander, de la faim elle-même.

Ce que la figure permet de penser : le manque qui ne se comble pas ; ce que posséder ne donne pas.

Muses — la Muse​

Inspiratrices, génies familiers, fées-amantes comme la leannán sídhe irlandaise. Le Lien est une élection.

  • Inspire qui elle touche, d'Inspire ;
  • Voit l'œuvre avant qu'elle existe, de Préfère l'œuvre à l'artiste ;
  • Épuise ceux qu'elle inspire, d'Exige d'être servie.

Ce que la figure permet de penser : créer, et ce que cela coûte ; ce que l'on doit à ce qui nous inspire.

Bacchantes — l'Ivresse​

Ménades, fêtards sacrés, meneurs de transe. Le Lien est une transe.

  • Entraîne les foules, de Rassemble dans la transe ;
  • Ne sent pas la douleur dans la transe, de la transe elle-même ;
  • Délie les langues et les corps, de Défait les limites.

Ce que la figure permet de penser : se perdre pour se trouver ; la liberté et la violence d'une foule en extase.

Ce qui apparaît​

  • l'amour courtois, qui fait du désir une œuvre plutôt qu'une conquête ;
  • le mariage d'amour, qui demande à Éros de durer ;
  • le carnaval, la fête foraine, la rave ;
  • la publicité, qui fabrique le manque ;
  • la cure de désintoxication, et les groupes où l'on parle de sa faim ;
  • le consentement, qui fait du désir de l'autre une question ;
  • les applications de rencontre.

Un Agent​

Exemple — Inès, muse
  • Lien : une élection. Traits : Inspire qui elle touche, Voit l'œuvre avant qu'elle existe.
  • Ancrage Professeure de musique en collège : Transmet un élan sans le prendre.
  • Ancrage N'a jamais fini ses propres chansons : aucun trait écrit pour l'instant.

La Muse préfère l'œuvre à l'artiste : elle inspire, puis elle laisse l'artiste épuisé. Inès a appris en classe qu'on peut transmettre un élan sans le prendre à personne. Si elle fait reconnaître l'enseignement comme appartenant à la Muse, Transmet un élan sans le prendre peut passer au Lien — et d'autres muses apprendront à inspirer sans consumer.

Situations​

Apporter une nouveauté. Un Dévoreur découvre le jeûne, et une faim que l'on choisit ; un Amour découvre l'amitié, qui unit sans rien vouloir posséder.

Disputer une nouveauté. Les applications de rencontre apparaissent. Éros y voit mille rencontres possibles. La Faim y voit une file sans fin de visages à consommer. Du côté du Collectif, Communication les revendique : elles ne sont que des messages. Leurs Agents se disputent ce que deviendra la rencontre.

Transformer sa propre Puissance. Un Amour est tombé amoureux, comme Éros de Psyché, et il a aimé la même femme pendant quarante ans. Il veut que sa Puissance cesse d'être indifférente à ce qui suit.

D'autres situations :

  • une muse découvre que l'artiste qu'elle inspire est en train d'en mourir ;
  • une bacchanale déborde, et une foule en transe devient une émeute ;
  • un Dévoreur rencontre quelqu'un qui ne désire rien.

Tonalités et temporalités​

Le Désir se prête à la romance et à la tragédie amoureuse, au drame d'artiste, à la fête, à l'horreur de la dépendance.

Il rejoint volontiers d'autres Horizons : la Mort, puisque le vampire est aussi une figure du désir qui dure ; les Rêves, par la Porte d'Ivoire ; le Divin, par l'Abîme qui connaît le désir de chacun.

Un tel Horizon touche à l'intime. Avant de jouer, une table gagne à dire ce qu'elle veut explorer et ce qu'elle préfère laisser hors champ.