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Récit

Peu après son initiation, Hendrik mena Talimar à Jonstown.

Tal avait entendu parler de sa Bibliothèque. Rien ne l'avait préparé à la voir : trois étages de pierre, des signes protecteurs jusque dans les murs et, derrière les portes, assez de textes pour que l'idée de « tout lire » lui paraisse soudain absurde.

Il n'y resta pas une heure.

Une femme en robe blanche entra dans la salle. Sa manche était tachée de sang.

— J'ai besoin d'un Sage Gris. À la Maison de la Paix. Maintenant.

Hendrik referma sa tablette.

— Tal. Prends de quoi écrire.

Devant la Maison de la Paix​

Ils entendirent la querelle avant de voir le temple.

Deux groupes de parents et de compagnons se faisaient face dans la rue, plusieurs armés. Entre eux, une guérisseuse de Chalana Arroy gardait le seuil. Derrière elle reposait un jeune homme grièvement blessé.

Une femme aux cheveux gris le désigna.

— Il a tué mon fils.

Un homme du groupe opposé répondit :

— Ton fils est mort les armes à la main !

Tal tenta d'imposer de l'ordre à la scène. Son statut de jeune Sage Gris ne suffit pas. La mère du mort refusa qu'un garçon lui dise de partir ; l'autre camp refusa tout autant de laisser ses adversaires seuls auprès du blessé.

Mais au milieu de l'échec, une voix se leva :

— Moi. J'étais là.

L'homme s'appelait Darin, fils de Korl. Le mort, Beren, était son cousin. Selon lui, six bêtes avaient été volées. Les deux groupes s'étaient affrontés près du ravin de Vieille-Pierre. Beren avait blessé Karest, puis était tombé, sa lance hors de portée.

Darin affirma l'avoir entendu crier :

— « Ça suffit. »

Et Karest l'aurait frappé malgré tout.

Presque immédiatement, l'autre groupe protesta. Beren avait encore son couteau. Darin était trop loin. Il n'avait pas pu voir correctement.

Une femme s'avança.

— Moi aussi, j'étais là. Plus près que lui.

Elle se nommait Enissa, fille de Torvald. Beren était bien à terre, dit-elle, mais il avait encore son couteau et avait tenté de frapper Karest lorsqu'il s'était approché.

La mère de Beren la traita de menteuse.

Tal comprit alors qu'il n'avait pas deux réponses. Il avait deux récits.

Ce qui était réglé, et ce qui ne l'était pas​

Tal chercha ce que les témoins pouvaient réellement savoir. Darin se trouvait à une vingtaine de pas ou davantage. Enissa était plus proche. Les tatouages montraient aussi clairement que chacun appartenait à l'un des deux camps.

Puis une autre question apparut : Beren et Karest se connaissaient-ils ?

Oui.

Ils s'étaient déjà battus l'année précédente, lors d'une autre querelle de bétail. L'affaire avait été réglée devant les anciens. Beren avait payé ce qui lui avait été demandé.

Enissa précisa pourtant que Beren s'en vantait ensuite chaque fois qu'il croisait Karest. Il l'appelait parfois « l'homme qu'on rembourse ».

— Des paroles, protesta Darin.

— Oui, répondit Enissa. Des paroles. Et Karest les retenait toutes.

Puis elle résuma :

« Rien devant les anciens. Entre eux, tout. »

Tal sentit immédiatement une histoire se former. Karest avait peut-être fini par laisser éclater sa rage contre Beren.

Hendrik l'arrêta sur ce point précis.

C'était une histoire possible. Une histoire qui reliait bien les faits connus. Et c'était justement pour cela qu'elle était dangereuse.

Ils savaient que les deux hommes se connaissaient, qu'ils s'étaient déjà battus, que Beren provoquait Karest. Ils avaient un témoin affirmant que Beren avait demandé que le combat cesse et un autre affirmant qu'il attaquait encore.

Que Karest ait tué par rage, ils ne le savaient pas.

Le corps de Beren​

Tal proposa d'examiner le corps avant les funérailles.

La mère de Beren accepta à une condition : elle serait présente, rien ne serait coupé ni emporté, et les Sages lui diraient ce qu'ils savaient — pas ce qu'ils imaginaient.

C'était la première fois que Tal voyait un mort humain d'aussi près.

La Mort d'Humakt n'était plus une histoire. La peau de Beren avait une pâleur qu'aucun vivant ne portait. De la terre restait dans ses cheveux.

L'examen révéla peu de choses, mais elles étaient nettes : une entaille superficielle à l'avant-bras, des traces de chute, et surtout une seule blessure profonde et mortelle sous les côtes, portée alors que Beren se trouvait plus bas que son adversaire.

Une seule blessure rendait moins plausible l'image d'un homme frappant encore et encore sous l'effet d'une rage aveugle.

Mais elle ne disait pas si Beren demandait grâce ou s'il attaquait encore depuis une position basse.

Hendrik formula ce que le corps leur avait réellement appris :

« Nous avons réduit l'incertitude. Nous ne l'avons pas supprimée. »

Tal voulut d'abord y voir un affaiblissement du récit d'Enissa. Hendrik le corrigea : Enissa avait précisément dit que Beren était à terre et encore dangereux. Le corps confirmait la première partie et ne tranchait pas la seconde.

Une reconstitution qui ne résout rien​

De retour à la Maison de la Paix, Tal demanda à Enissa de montrer exactement comment la scène s'était déroulée.

Elle accepta.

Beren, selon elle, était sur un genou ou à moitié relevé. Karest se trouvait devant lui, déjà blessé au flanc. Beren avait perdu sa lance mais conservait son couteau dans la main droite. Il aurait frappé vers le haut ; Karest aurait évité le coup et répondu une seule fois avec sa lance.

Enissa se trouvait à huit ou dix pas.

Tal confronta cette reconstitution à ce qu'il avait vu sur le corps.

Elle tenait.

Il avait cherché une contradiction. La précision du témoignage n'en révéla aucune.

Hendrik posa une dernière question :

— Quand Beren était à genou, as-tu entendu ce qu'il disait ?

— J'ai entendu crier. Mais pas ses mots. Je n'ai pas entendu « Ça suffit ».

— Tu dis qu'il ne l'a pas dit ?

— Non. Je dis que je ne l'ai pas entendu.

Quelle vérité ?​

À l'écart des deux groupes, Tal parla enfin seul avec Hendrik.

Tout cela lui ressemblait de plus en plus à ce que c'était peut-être : un raid de bétail qui avait mal tourné. Les lois prévoyaient le wergild. Beren pouvait tuer Karest ; Karest l'avait tué. Fallait-il vraiment chercher une grande vérité divine derrière chaque mort ?

Tal finit par lâcher ce qui le travaillait :

« La vérité ? Mais quelle vérité ? Et à quoi bon ? »

Hendrik ne lui demanda pas d'inventer un crime.

Ils n'étaient pas les juges de tous les Orlanthi. Leur devoir, ici, était plus étroit : dire honnêtement ce qui pouvait être établi, et ce qui ne pouvait pas l'être.

Peut-être que Karest avait tué Beren au cours d'un combat encore en cours. Mais écrire « combat loyal » parce que cette explication semblait suffisante aurait été la même faute qu'écrire « meurtre » pour satisfaire la mère du mort.

La Vérité dont ils étaient responsables pouvait être beaucoup moins grandiose :

« Nous ne savons pas si Beren avait cessé le combat. »

Hendrik ajouta :

« La Loi n'a pas besoin que nous rendions le monde plus net qu'il ne l'est. »

Tal sentit une pression disparaître.

Depuis son initiation, il avait presque traité la Vérité comme une obligation d'omniscience. Il comprenait maintenant quelque chose de plus praticable et, peut-être, de plus exigeant : ne chercher et ne rapporter que les faits avérés.

Et lorsque les faits ne suffisent pas : savoir dire « nous ne savons pas ».

« À ce stade »​

Tal retourna devant les deux groupes.

Il annonça ce que l'enquête permettait de dire : Beren et Karest s'étaient bien affrontés ; Beren était mort de ce combat ; mais à ce stade, rien ne permettait d'affirmer qu'un manquement aux lois avait eu lieu.

L'enquête continuerait si Karest survivait et pouvait parler. En attendant, les proches de Beren pouvaient commencer les rites funéraires.

Le silence placé autour des mots « à ce stade » porta.

Darin les répéta à mi-voix.

Un homme du camp de Karest voulut transformer la déclaration en acquittement. Hendrik l'arrêta :

— Nous reconnaissons exactement ce que Talimar vient de dire. Rien de plus.

Les deux groupes ne se réconcilièrent pas. La vérité n'avait pas réparé la querelle.

Mais la masse tendue se défit. Les proches de Beren commencèrent à s'occuper de leurs morts. Ceux de Karest restèrent près de la Maison de la Paix. La guérisseuse promit de faire prévenir les Sages si Karest pouvait parler le lendemain.

En s'éloignant, Hendrik dit seulement :

« Cette fois, tu as dit exactement ce que nous savons. »