Récit
Lorsque Tal et Hendrik quittèrent la maison où les représentants des deux clans venaient de parler, Jonstown avait déjà repris son bruit.
Hendrik marcha quelque temps à côté de lui sans commenter l'accord trouvé autour de Beren et Karest. Ce ne fut qu'en approchant de la Bibliothèque qu'il demanda :
— Tu as faim ?
Il désigna la colline du marché.
— Moi oui. Après, j'ai deux jours ici avant de repartir. Profite de Jonstown tant que tu l'as devant toi.
Ils atteignaient presque les marches de la Bibliothèque lorsqu'un chariot leur barra à moitié le passage.
Deux servants du temple tiraient un coffre vers l'entrée. Trois hommes de clan le retenaient par les poignées. Une femme d'âge mûr, poussiéreuse de la route, serrait contre sa poitrine un petit paquet enveloppé de cuir.
— Celui-là ne vous appartient pas.
Un Sage Gris lui répondit froidement :
— Il appartenait à Jorstan. Jorstan l'a laissé à la Bibliothèque.
Hendrik s'arrêta.
— Eh bien.
Le legs de Jorstan
Tal connaissait de vue le Sage Gris : un homme sec d'une cinquantaine d'années, à la barbe courte grisonnante, qui travaillait vite et parlait peu.
Il apprit que Jorstan fils d'Argrathor venait de mourir. Ses livres, tablettes et effets écrits arrivaient à la Bibliothèque avec sa parenté. Mais celle-ci contestait qu'un petit paquet fasse partie du legs : il s'agissait, disait-elle, d'archives familiales confiées à Jorstan pour copie et conservation.
Tal se présenta à la femme et lui offrit ses condoléances.
— Talimar. Je me joins à votre peine. Si vous le souhaitez, je vais m'occuper personnellement de ce petit paquet. S'il ne présente aucun intérêt pour le temple, nous vous le rendrons.
Le compromis n'avait rien d'évident. La femme ne voulait pas voir le paquet disparaître dans la Bibliothèque ; le Sage Gris ne voulait pas qu'un très jeune initié décide seul de ce qui appartenait au temple.
Tal insista pourtant. Lhankor Mhy veillait à la Loi, disait-il ; le paquet devait bien être examiné si l'on voulait savoir ce qu'il était réellement.
Finalement, la femme le lui confia, à condition de rester présente pendant l'ouverture.
— Je m'appelle Enastina. Jorstan était mon frère aîné.
Elle défit la lanière du cuir.
À l'intérieur se trouvaient plusieurs fines tablettes de bois, deux petits rouleaux de parchemin et une tablette plus épaisse enveloppée séparément dans de la laine.
— Ça, ce sont des listes de naissance, de mariages et de morts. Ça… des accords de terres. Et celle-là…
Elle posa les doigts sur la tablette enveloppée.
— Celle-là, mon père disait qu'elle ne devait jamais quitter la famille.
Le père s'appelait Argrathor.
Il n'avait pas été Sage. Il élevait du bétail, siégeait aux assemblées du clan et possédait une mémoire exceptionnelle : qui avait juré quoi, à qui appartenait une terre avant tel mariage, comment deux familles s'étaient liées ou séparées.
Enastina eut un bref sourire lorsqu'elle rapporta la formule de Jorstan :
« Il avait une bibliothèque dans la tête et aucune patience pour les livres. »
La tablette ancienne portait des noms propres, des marques de témoins et les traces d'un partage de terres. Selon Enastina, elle établissait pourquoi certaines terres étaient restées dans leur lignée malgré un partage qui aurait dû les en faire sortir. Jorstan l'avait emportée pour la copier et ne l'avait jamais rendue.
Tal eut alors une idée : retrouver la copie, ou en faire une, puis rendre l'original à Enastina.
Le problème était que la femme revendiquait aussi le reste du paquet. Pour elle, tout venait de la famille et avait seulement été confié à Jorstan. La grosse tablette était particulière parce qu'Argrathor avait explicitement exigé qu'elle ne quitte jamais les siens, mais cette injonction n'épuisait pas sa revendication.
Tal tenta de négocier : laisser une partie des documents au temple, garder provisoirement la tablette, préserver ce qui devait l'être. Enastina proposa à son tour un partage : la Bibliothèque pouvait garder certaines listes, mais les accords fonciers devaient revenir à la famille après copie.
Plus la discussion avançait, moins Tal y trouvait d'intérêt.
Lorsque Enastina demanda finalement que quelqu'un d'autre lui expose la Loi, Tal alla chercher Hendrik.
— Maître, je vous laisse avec Enastina. Elle est inflexible.
Il résuma l'affaire en soutenant que les documents devaient revenir au temple puisqu'ils constituaient des preuves de titres, de naissances et de morts.
Hendrik le corrigea immédiatement.
— Nous savons que ces documents étaient chez Jorstan. Nous ne savons pas qu'ils lui appartenaient. C'est précisément ce qui est disputé.
Et qu'un document soit utile pour juger quelque chose ne suffisait pas, ajouta-t-il, à le rendre propriété du temple.
Tal n'avait plus envie d'en entendre davantage.
— Prenez la suite, Hendrik, car moi ça me dépasse.
Hendrik accepta.
Personne ne retint Tal lorsqu'il quitta la Bibliothèque.
Retrouver la route
L'air frais le saisit dehors.
En montant vers le marché, Tal retrouva une vieille insatisfaction. Lorsqu'il voyageait autrefois avec son oncle Grimar, il aimait les routes, les villes, les rencontres — mais pas les marchandises ni les affaires du commerce.
À présent, quelque chose de semblable réapparaissait : il aimait suivre sa curiosité et chercher la connaissance, mais la perspective de passer sa vie à arbitrer des querelles de titres, de bétail et de tablettes lui paraissait soudain terriblement étroite.
Au sommet de la pente, Jonstown s'ouvrait devant lui. Entre les toits, les routes quittaient la ville dans plusieurs directions.
Une petite caravane venait d'entrer : deux chariots bâchés, quelques mules, des voyageurs couverts de poussière.
Par nostalgie, Tal redescendit pour la rejoindre.
L'homme qui surveillait le déchargement s'appelait Daran fils d'Orlev. Il venait d'Alda-Chur, six jours de route plus au nord, retardé par une roue cassée.
Tal lui demanda les nouvelles du monde.
— Les prix, les routes, les Lunaires, les guerres… ou les histoires qu'on raconte le soir quand on a assez bu ? demanda Daran.
— Tout ça à la fois. Dans l'ordre d'importance pour toi. Et je t'invite à le faire autour d'une bouteille.
Daran éclata de rire.
— Ah. Voilà une manière civilisée d'interroger un marchand.
Autour d'un vin âpre, il parla d'abord des routes : davantage de contrôles au nord, davantage d'hommes armés voulant savoir qui transportait quoi, pour qui et pourquoi. Puis des prix : le grain montait, le bétail se vendait bien.
Des voyageurs venus de Tarsh et même de Furthest racontaient que les fonctionnaires lunaires continuaient de compter, écrire, taxer, construire et enregistrer. Ils parlaient aussi de soldats nombreux sur les routes, sans que personne sache exactement ce que cela annonçait.
Daran conclut avec une histoire peut-être vraie, peut-être fausse : à Furthest, un homme aurait vendu la même maison trois fois en une journée, une fois selon la loi locale, une fois selon un acte lunaire et une fois à un prêtre affirmant que la maison appartenait déjà au temple depuis deux générations.
Tal remercia le marchand.
Le monde était toujours là, au-delà des murs de Jonstown.
Les papiers d'Argrathor
De retour à la Bibliothèque, Tal n'alla ni voir Hendrik ni demander ce qu'était devenu le paquet.
Il chercha plutôt tout ce qu'il pouvait trouver sur Jorstan et surtout Argrathor, avec le mince espoir que cette affaire recèle malgré tout quelque chose digne d'intérêt.
Les catalogues et registres finirent par donner une réponse très simple.
Dans un ancien registre de travail, plusieurs documents étaient regroupés sous une mention de la main de Jorstan :
« Papiers d'Argrathor — de la maison. À copier. »
Plus loin :
« originaux à rendre après copie »
Les descriptions correspondaient au paquet : naissances, unions, morts, accords de terres. La grosse tablette apparaissait séparément comme un « partage ancien — original du père ».
Jorstan avait également laissé quelques notes personnelles sur Argrathor. Il racontait qu'un jour, lors d'une assemblée, son père avait corrigé trois anciens successivement sur les termes exacts d'un accord conclu vingt-sept ans auparavant.
Puis il écrivait :
« Mon père ne savait pas écrire. Cela ne l'empêchait pas de conserver des choses que nous aurions perdues sans lui. »
Tal avait désormais de quoi clore l'affaire.
Il supposa qu'Hendrik saurait très bien la démêler sans lui et partit dîner au réfectoire sans même demander ce qu'était devenu le paquet.
Ce n'était pas cela, songea-t-il, qui sauverait Sartar.
Sartar sous la Lune Rouge
Le lendemain, personne ne vint le chercher pour une nouvelle querelle locale.
Tal put enfin suivre une question qui l'intéressait réellement : la Lune Rouge existait-elle déjà du temps de Sartar, et que pouvait savoir le fondateur du royaume de la puissance qui dominait désormais le nord ?
Les chronologies donnaient d'abord une réponse évidente. La Lune Rouge s'était élevée bien avant la naissance du royaume. Sartar avait donc vécu toute sa vie sous sa lumière.
Mais l'histoire devenait plus intéressante lorsque Tal rapprochait les dates.
Sartar était arrivé en Passe-Dragon vers 1470. Il avait fondé ses villes et commencé à relier les tribus. Puis les Lunaires avaient conquis Tarsh en 1490. Deux ans plus tard, Sartar fondait Boldhome et devenait Premier des Quivini.
Lorsqu'il achevait son royaume, il ne pouvait donc ignorer la puissance du nord.
Tal s'intéressa alors aux Routes royales. Elles avaient unifié le pays, facilité les échanges, relié les villes et permis à l'autorité du royaume de circuler. Rien ne permettait pourtant d'affirmer qu'elles avaient été conçues exclusivement contre l'Empire : certaines étaient antérieures à la chute de Tarsh et les textes insistaient surtout sur la paix, le commerce et l'unification.
L'ironie était plus récente. Les mêmes routes avaient ensuite servi aux armées et aux autorités lunaires pour traverser le royaume, contrôler les passages et imposer leur ordre.
Tal cherchait encore quelque chose de plus précis : pas seulement ce que Sartar avait construit, mais ce qui pouvait subsister de son action contre l'avance lunaire.
Il trouva alors des traditions plus tardives affirmant que le culte public du fondateur avait presque disparu sous la domination, tandis que certains continuaient à lui offrir des sacrifices en secret et à entretenir sa force.
Et dans la marge d'un de ces textes, tracé d'une autre main, se trouvait simplement un signe.

La Rune de Sartar.
Pas une instruction. Pas un nom. Pas une destination.
Un signe ajouté par quelqu'un qui avait lu ce texte avant lui.
Tal le mémorisa et l'inscrivit dans son Portrait.
Un culte de Sartar caché.
Cela, enfin, avait du souffle.
Et avec Sartar venait naturellement une autre pensée : Boldhome, la grande ville du royaume, aujourd'hui sous domination lunaire. Tal espérait pouvoir la voir un jour.
La route reprend
Le matin du départ, Tal revint une dernière fois sur l'affaire d'Enastina avec Hendrik et lui montra les mentions qu'il avait trouvées dans les registres.
Hendrik hocha la tête.
— J'ai trouvé la même chose.
Enastina était repartie avec les originaux. La Bibliothèque avait conservé ce qu'elle possédait déjà en copie et consigné le reste. Jorstan avait écrit assez clairement ce qu'il devait faire des documents.
— Il fallait seulement aller regarder.
L'affaire était close.
Tal parla ensuite de Sartar, des routes, de Tarsh et enfin de Boldhome.
— Ce que je pense de Sartar ? répondit Hendrik. Qu'il a réussi quelque chose que les Heortlings réussissent rarement longtemps : faire travailler ensemble des gens qui avaient d'excellentes raisons de se quereller.
Il évoqua les routes, les villes, les marchés et les temples communs.
— Cela paraît moins héroïque qu'un combat contre un dieu. Jusqu'au jour où tu comprends que tout cela a créé un royaume.
Tal lui demanda s'ils iraient un jour à Boldhome.
Hendrik regarda la route devant eux.
— Un jour, certainement. Pas aujourd'hui.
Puis il remit son sac sur l'épaule.
— Et si tu continues à poser des questions sur Sartar à ce rythme, j'imagine que tu trouveras toi-même une raison d'y aller avant que quelqu'un t'y envoie.
Derrière eux, les portes de Jonstown s'éloignèrent.
Devant eux, la route reprit.