Comprendre le Chaos
Cette page approfondit la règle de jeu du Chaos. Elle n'est pas nécessaire pour utiliser cette règle à la table.
Elle cherche plutôt à rendre explicite une lecture de Glorantha qui permet de distinguer le Chaos du mal, du Désordre, de la destruction, de l'innovation, de l'immortalité ou de la transcendance mystique — puis à traduire cette lecture en situations jouables.
Les sources de Glorantha ne proposent pas toutes une métaphysique unique et omnisciente du Chaos. Certaines descriptions sont elles-mêmes des discours religieux, philosophiques ou politiques internes au monde.
Les faits, cultes et mythes cités ici proviennent principalement du Guide to Glorantha et de HeroQuest: Glorantha. Les propositions anti-cosmiques formulées pour chaque entité sont une lecture de Glorantha Perspectives destinée à rendre ces sources opérantes en jeu.
Le Cosmos n'est pas l'Ordre
Définir le Chaos comme l'opposé de « l'ordre » pose immédiatement problème.
Glorantha contient déjà dans le Cosmos :
- le Désordre ;
- la Mort ;
- la destruction ;
- les tempêtes d'Orlanth ;
- les ruptures de lois et de hiérarchies ;
- les transformations ;
- les héros qui accomplissent quelque chose qui n'avait jamais été fait auparavant.
Le Cosmos n'est donc pas un monde où tout resterait sagement à sa place.
Il est plutôt ce dans quoi des réalités distinctes peuvent exister, se transformer, s'opposer et néanmoins demeurer en relation.
L'Harmonie peut être comprise comme ce qui lie les contraires sans effacer leurs différences. Le Chaos menace quelque chose de plus fondamental encore : la possibilité même qu'il reste des contraires à relier.
Le Cosmos transforme et compose. Le Chaos nie.
Le Chaos n'innove pas
Le Chaos semble parfois extrêmement créatif.
Il produit des mutations, des espèces nouvelles, des pouvoirs impossibles, des formes qui n'existaient pas auparavant. Pocharngo peut transformer la matière vivante ; les Broos ont développé une reproduction monstrueusement efficace ; les morts-vivants persistent en dehors du cycle ordinaire de Vie et Mort.
Mais une nouveauté cosmique et une exception chaotique ne font pas la même chose.
Une innovation cosmique ajoute une nouvelle relation au monde. Elle rencontre d'autres puissances, d'autres limites, d'autres conséquences. Elle finit par composer avec le reste du Cosmos.
Le Chaos introduit une proposition qui ne contient pas elle-même la raison pour laquelle elle devrait s'arrêter.
Pocharngo ne dit pas simplement :
Une nouvelle forme peut apparaître.
Sa logique poussée jusqu'au bout ressemble plutôt à :
Aucune forme n'a autorité pour demeurer une forme.
Une exception chaotique peut donc produire localement beaucoup de complexité tout en détruisant les conditions qui permettraient à cette complexité de persister.
L'absolu qui dévore ses propres conditions
Une proposition est particulièrement révélatrice du Chaos lorsqu'elle réunit trois traits :
- elle nie une condition fondamentale du Cosmos ;
- elle ne possède pas de limite interne indiquant où cette négation doit s'arrêter ;
- si elle s'étend suffisamment, elle détruit les relations ou distinctions dont sa propre manifestation dépend.
Cette dernière propriété explique pourquoi le Chaos peut se retourner contre lui-même.
Le Vampire a besoin des vivants, mais rien dans son principe n'oblige ce principe à préserver un monde suffisamment vivant pour le nourrir éternellement.
Le Broo a besoin d'hôtes, mais sa reproduction ne contient pas nécessairement une loi de conservation des populations qui lui servent d'hôtes.
Les armées chaotiques des Grandes Ténèbres ont pu finir par se combattre entre elles lorsqu'il restait de moins en moins de monde à conquérir. Le Chaos n'a pas de solidarité naturelle. Une créature chaotique peut coopérer, former une bande, servir dans une armée ou suivre une hiérarchie ; rien ne garantit que l'existence des autres créatures chaotiques ait pour elle une valeur en soi.
Préserver systématiquement le Chaos comme totalité serait déjà lui imposer une loi supérieure.
Oblivion plutôt qu'empire
Certaines sources gloranthiennes décrivent Kajabor comme une puissance d'annihilation qui ne laisse derrière elle ni matière, ni énergie, ni individualité, ni unité.
Cette image fournit une limite utile à la réflexion : le terme ultime du Chaos n'est pas nécessairement un « monde entièrement chaotique » où des monstres régneraient pour toujours.
Si toutes les distinctions sont abolies, il ne reste même plus un empire, un vainqueur ou une créature capable de dire qu'elle a gagné.
Le Chaos achevé n'est pas la victoire d'une chose sur les autres. C'est la disparition de la possibilité qu'il reste des choses distinctes.
On peut y voir une analogie avec l'entropie, à condition de ne pas confondre la cosmologie de Glorantha avec la thermodynamique réelle. Le Chaos peut momentanément fabriquer des structures extrêmement complexes ; ce qui compte est que sa logique ne garantit pas la conservation des différences et relations dont ces structures dépendent.
Grandes propositions anti-cosmiques
Le tableau suivant ne prétend pas donner « la vraie définition secrète » de chaque dieu. Il traduit leurs motifs connus en propositions anti-cosmiques utilisables par Glorantha Perspectives.
| Entité | Motif dans les sources | Proposition anti-cosmique possible |
|---|---|---|
| Primal Chaos | Chaos primordial, antérieur aux formes du monde | Aucune forme, distinction ou finalité n'est nécessaire. |
| Kajabor | annihilation, God-Killer, oubli | Rien ne doit persister. |
| Jotimam | Empty Center, absence au cœur de l'existence | Même le centre peut être absence. |
| Wakboth | destruction, profanation, violence sans retenue | Rien n'a de droit propre à l'intégrité. |
| Thed | viol, mère des Broos | La reproduction n'exige ni relation réciproque ni souveraineté de l'hôte. |
| Cacodemon | destruction, anarchie, dieu des Ogres | Aucun lien de parenté ou de semblable ne limite l'appétit. |
| Bagog | dévoration et génération monstrueuse | Dévorer peut devenir enfanter ; la proie devient matière reproductive. |
| Mallia | maladie | La vie peut devenir le véhicule de sa propre destruction. |
| Pocharngo | mutation et dissolution des formes | Aucune forme n'a le droit de demeurer elle-même. |
| Krarsht | faim, pièges, dévoration | Toute relation peut devenir capture et alimentation. |
| Gloomshark | dévore dieux et âmes sans retour | Consommer peut signifier effacer sans transformation ni retour. |
| Ikadz | souffrance prolongée | La souffrance n'a besoin d'aucune fin ni fonction extérieure à elle-même. |
| Ompalam | esclavage absolu | La volonté du faible n'a aucune existence opposable au fort. |
| Gark the Calm | paix éternelle, immobilité des morts | Rien ne doit plus changer, décider ou risquer de troubler la paix. |
| Vivamort | non-mort, prédation sur la vie | Mon identité actuelle ne doit jamais céder sa place au cycle de Vie et Mort. |
| Thanatar / Tien | têtes séparées, savoirs et âmes capturés | Conscience, savoir et identité peuvent être détachés de la personne et possédés. |
| Valkalta | irruption chaotique dans les Enfers | Même les morts ne doivent disposer d'aucun lieu ni repos qui les protège. |
| Vovisibor | souillure et contamination | La différence entre un être et ce qui le corrompt peut disparaître. |
| Ragnaglar | ouverture volontaire au Chaos et destruction du monde | Aucun lien, même divin ou familial, ne constitue une borne suffisante. |
Plusieurs de ces propositions sont horribles. D'autres peuvent commencer sous une forme séduisante.
Gark est particulièrement révélateur : « plus de conflit, plus de souffrance, plus de décision » peut ressembler à une promesse de paix jusqu'au moment où sa logique exige également la fin du mouvement propre à la vie.
Le Chaos n'a donc pas besoin de se présenter comme le mal. Il peut se présenter comme une solution qui refuse la borne qui permettrait à la solution de rester une solution parmi d'autres.
Le viol, le cannibalisme et les actes interdits
Certaines sources gloranthiennes associent explicitement le Chaos à des actes comme le viol ou le cannibalisme. Cela ne signifie pas que Glorantha Perspectives doive construire une liste universelle où chaque acte déclenche mécaniquement une contamination.
La question utile reste : quelle proposition cosmologique l'acte réalise-t-il ici ?
Thed et les Broos
Le problème n'est pas seulement qu'un Broo commet une violence sexuelle.
Sa reproduction transforme presque tout organisme approprié en hôte disponible, sans que le corps de cet hôte possède une souveraineté cosmologique suffisante pour empêcher la reproduction du Broo.
La proposition n'est donc pas seulement morale : elle touche à ce qu'un corps peut refuser d'être.
Les Ogres et le cannibalisme
Manger de la chair humaine n'est pas en soi une définition suffisante du Chaos. Glorantha connaît des pratiques violentes ou anthropophages qui ne fonctionnent pas toutes selon la même cosmologie.
Chez l'Ogre, le point intéressant est que la parenté et la qualité de semblable ne constituent plus une limite intrinsèque de l'appétit.
Tout être sentient peut devenir nourriture.
C'est cette généralisation qui fait apparaître la proposition chaotique.
Thanatar et les têtes
Décapiter quelqu'un n'est pas chaotique par nature. Humakt sait parfaitement séparer une tête d'un corps.
Thanatar affirme autre chose : la conscience, le savoir et l'âme contenus dans cette tête peuvent rester utilisables après avoir été séparés de la personne, puis être possédés comme des ressources.
Le geste visible peut être identique ; la proposition cosmologique ne l'est pas.
Mourir, ne pas mourir et refuser la Mort
L'immortalité n'est pas automatiquement chaotique.
Le Brithini
Le Brithini ne nie pas nécessairement la Mort en demandant que toute limite cesse d'exister. Son existence prolongée dépend au contraire d'une fidélité extrême aux lois et conditions qui maintiennent son état.
Sa proposition ressemble à :
Je demeure ainsi tant que je respecte les conditions qui rendent cet état possible.
C'est une immortalité par surcroît de limitation.
Le Vampire
Le Vampire est séparé du cycle ordinaire de Vie et Mort tout en maintenant son identité par prédation sur les vivants.
Sa proposition ressemble plutôt à :
La Mort ne doit jamais pouvoir exiger que ce Moi cède sa place.
C'est une immortalité par négation d'une limite.
La distinction est importante pour jouer : « ne pas mourir » ne suffit pas pour reconnaître le Chaos. Il faut regarder comment l'existence prolongée compose avec le Cosmos ou exige que celui-ci cesse d'imposer une de ses conditions.
Le mystique et la forme
Un mystique peut transcender son corps, son ego, les oppositions ordinaires ou même une partie de la réalité manifestée sans être pour autant chaotique.
La distinction utile peut être formulée ainsi :
Le mystique : « cette limite ne définit plus mon être ».
Le Chaotique : « cette limite ne doit plus exister ».
Le mystique peut renoncer à une relation, à une manifestation ou à une identification. Il n'exige pas nécessairement que tout le Cosmos abandonne la possibilité de cette relation ou de cette forme.
Pocharngo, au contraire, ne cherche pas seulement à échapper personnellement à une forme : son principe rend toute forme disponible à la mutation.
Désordre, rébellion et rupture de loi
La Rune du Désordre appartient au Cosmos. Orlanth lui-même peut être rebelle, violent et briseur de lois sans devenir pour autant une puissance chaotique.
Une règle sociale ou divine peut être transgressée de deux manières très différentes.
Quelqu'un peut dire :
Cette loi est injuste ; j'en accepte les conséquences et je cherche à établir autre chose.
Il reste dans un monde de relations, de conflits et de nouvelles obligations possibles.
Une ouverture chaotique ressemble davantage à :
Aucune relation de cette nature ne doit jamais pouvoir me contraindre.
La première proposition peut révolutionner le Cosmos. La seconde tend à supprimer la catégorie de relation elle-même.
Broos, Ogres et Chaos hérité
Tous les personnages chaotiques n'ont pas « sombré » pendant la partie.
Les sources décrivent des êtres dont la relation au Chaos est déjà héritée ou constitutive.
Les Ogres
Les Ogres descendent de mortels associés à Cacodemon pendant les Grandes Ténèbres. Ils peuvent ressembler aux humains, vivre parmi eux et parfois participer à leurs cultes.
Leur Chaos n'a donc pas besoin d'être visible à chaque instant. Leur principe peut néanmoins se manifester dans la manière dont l'appétit cesse de reconnaître certaines limites de parenté, de personne ou de semblable.
Les Broos
Les Broos sont désormais liés au Chaos de manière beaucoup plus constitutive. Cela ne signifie pas qu'ils doivent être joués comme des automates sans culture, sans choix ou sans alliances.
Ils peuvent former des bandes, servir comme mercenaires et agir collectivement. Le Chaos n'interdit pas la coopération.
Mais leur reproduction porte une proposition anti-cosmique qui n'est pas un simple détail d'apparence.
Pour un Protagoniste Broo, le jeu intéressant n'est donc pas :
Vais-je devenir chaotique ?
mais :
Comment une personne capable d'attachement, de stratégie, de loyauté ou de peur vit-elle avec un principe qui tend à réduire d'autres êtres à des hôtes ?
C'est cette contradiction qui peut devenir jouable dans Glorantha Perspectives.
Le pari lunaire
L'Empire Lunar ne se contente pas de nier l'existence du Chaos.
Les sources décrivent ouvertement la présence d'institutions, d'unités et de puissances chaotiques dans l'Empire : la Chauve-Souris Pourpre, des Broos, des Vampires et d'autres réalités que la plupart des cultures de Glorantha considéreraient comme des ennemis existent à l'intérieur de l'ordre lunaire.
L'Illumination fournit une partie de la réponse lunaire. Elle affirme qu'un être chaotique peut, au moins dans certains cas, ne pas être entièrement esclave des impulsions destructrices associées à sa nature.
Glorantha Perspectives peut lire ce pari ainsi :
Une conscience suffisamment transformée peut-elle reconnaître en elle une proposition chaotique sans devoir lui obéir jusqu'à son terme ?
Ce n'est pas : « le Chaos est bon ».
C'est une affirmation beaucoup plus dangereuse :
peut-être qu'une contradiction que le Cosmos ordinaire ne sait pas contenir peut être liée à d'autres relations sans être immédiatement annihilée ni tout annihiler autour d'elle.
La Chauve-Souris Pourpre constitue évidemment un argument vivant pour ceux qui pensent que cette prétention est monstrueuse.
Le Broo Illuminé
Cette lecture donne un cas de jeu particulièrement intéressant.
Chez un Broo ordinaire, son principe reproductif peut fonctionner presque comme une condition constitutive : il ne peut simplement déclarer que cette vérité n'existe pas.
Chez un Broo Illuminé, le principe peut toujours être vrai sans dicter automatiquement l'action.
En termes de Glorantha Perspectives, quelque chose qui ressemblait presque à un Facteur Cadre intérieur peut redevenir une Mise qui peut être mise en balance avec d'autres vérités : loyauté, discipline, amour, serment, projet, appartenance.
L'Illumination ne supprime donc pas nécessairement le Chaos. Elle peut ouvrir une distance entre :
ce que je suis
et
ce que je dois faire.
C'est aussi une manière de comprendre comment un Empire peut prétendre employer des créatures chaotiques sans admettre qu'il travaille simplement à sa propre destruction — et pourquoi ses ennemis peuvent juger ce pari insensé.
Comment une Brèche devient une obsession
La règle principale décrit une progression possible : Exception → Appétit → Obsession → Principe constitutif.
Cette évolution ne mesure pas une quantité de Chaos. Elle décrit la disparition progressive des bornes qui restreignaient encore une proposition.
Exemple : refuser la Mort
Au départ :
Cette fois-ci, je ne mourrai pas.
La Brèche peut ensuite perdre successivement ses restrictions :
Je peux continuer malgré une blessure qui devrait me tuer.
Ma vie n'a plus besoin de suivre les conditions ordinaires du corps.
Ce qui m'appartient peut aussi être conservé hors de la Mort.
La Mort n'a aucune autorité légitime sur ce que je décide de retenir.
Le premier énoncé peut sauver quelqu'un.
Le dernier commence à ressembler à une cosmologie de non-mort.
Exemple : perdre la forme
Au départ :
Mon corps peut devenir liquide le temps de franchir cette porte.
Puis :
Mon corps reprend parfois mal sa forme.
Ma chair peut adopter la forme dont elle a besoin.
La chair que je touche peut apprendre la même liberté.
Aucune chair n'a de forme qui mérite d'être préservée.
Le Chaos n'a pas ajouté quatre « mutations ». Il a progressivement retiré les mots qui limitaient encore l'énoncé initial : mon, le temps de, cette porte.
Une question pour le Temps
Lorsque le Temps doit décider si une conséquence, une tentation ou une manifestation relève véritablement du Chaos, une question peut suffire :
Si cette proposition devenait absolument vraie, que resterait-il du monde capable de la contenir ?
Si la réponse décrit encore un monde de différences, de relations, de limites et de transformations réciproques, il s'agit peut-être d'une innovation, d'une transgression, d'un mysticisme ou d'une autre possibilité du Cosmos.
Si la proposition tend à supprimer les conditions qui permettent à ses propres objets, sujets ou relations de continuer d'exister comme choses distinctes, le Chaos est probablement proche.
Le Chaos ne promet pas nécessairement le mal. Il promet qu'une limite n'aura plus à compter. Son horreur commence lorsque plus rien ne lui indique pourquoi les autres limites devraient compter davantage.
Sources principales
Cette lecture s'appuie notamment sur :
- Guide to Glorantha, vol. II, Appendix F: Chaos — fragilité du Cosmos, voies d'entrée du Chaos, Riddle of Chaos et principales puissances chaotiques ;
- Guide to Glorantha, vol. I — présence institutionnelle du Chaos dans l'Empire Lunar ;
- HeroQuest: Glorantha — Chaos Horrors, Broos, Ogres, Illumination et relations lunaires au Chaos ;
- les descriptions contemporaines du Chaos et des Runes publiées par Chaosium pour RuneQuest: Roleplaying in Glorantha.
Ces sources ne parlent pas toujours d'une seule voix. Cette pluralité est intentionnelle dans Glorantha ; la fonction de cette page est de fournir à la table une Perspective cohérente pour jouer, pas d'effacer les désaccords du monde.